La haine de la beauté
Dans mon travail photographique, j'ai toujours essayé d'inventer avec le « nu », le corps féminin, un rapport situé au-delà de la beauté et de la sensualité de la chair et qui questionne la fugacité du corps, l'effet que le temps a sur lui. Ce processus d'altération du corps, la lutte qu'il engage de la part de l'humain trouve une expression extraordinaire chez Mishima, et c'est pourquoi je me sens si proche de lui. Mishima a voulu, grâce à une discipline de fer, maîtriser le devenir de son corps, lui infliger un traitement qui le rende digne de son âme et de sa pensée. Mishima avait en effet été bouleversé par la beauté du Saint Sébastien de Guido Reni, ce qui « se comprend d'autant mieux que l'art japonais, même dans ses estampes érotiques, n'a pas connu comme le nôtre la glorification du nu » (Marguerite Yourcenar ; « Mishima ou la vision du vide »).
Je connais bien sûr le travail photographique d'Araki, dont l'érotisme, quasi cruel et sadique - la cruauté et le sadisme aiguisant le désir - présente de la femme une figure de soumission et exprime un point de vue essentiellement masculin. Je souhaite pour ma part porter sur ce sujet un regard « plus féminin », sans chercher à mettre en scène la femme japonaise mais en la laissant se mettre elle-même en scène. Je tenterai d'être une observatrice obéissante de cette « nouvelle femme » japonaise, dont l'occidentalisation inexorable causait tant de chagrin à mon Mishima bien aimé.
Cette érotique de la soumission, liée au fantasme d'une femme vouée au sacrifice, est également un des leitmotivs du cinéma de Mizogushi. J'aimerais, au plan de la composition, suggérer de discrets renvois aux œuvres du cinéaste et à sa vision traditionnelle de la société japonaise, de même qu'aux films d'Ozu, fortement influencé par la culture occidentale, dont le cadre rappelle l'esthétique du Novecento, les peintures de Sironi, de Carra, et invente une métaphysique de l'image qui n'est pas sans rappeler celle de Chirico. Je désire, à ma manière, à travers ces références plus ou moins explicites, inscrire mont travail dans les rapports ambigus et contradictoires entretenus par les cinéastes japonais avec l'occident et leurs propres traditions. Idéalement, j'aimerais trouver un point d'équilibre entre une image « contemporaine » de la femme japonaise et les points de vue anciens tels qu'ils se donnent à voir dans le cinéma de Mizogushi ou d'Ozu, et dont elle demeure tributaire.
Et pour compléter cette image du Japon d'aujourd'hui, je recourrai à l'écriture. Mon travail sur le nu aura sa contrepartie écrite, dans une série d'histoires ou de « contes japonais » inspirés de mes rencontres, d'histoires entendues ou rêvées, ainsi que par les auteurs japonais que je fréquente depuis des années et auxquelles je dois mon amour des formes courtes, de la fable et de la nouvelle. À chaque photographie ou série d'images correspondra ainsi un récit, et l'ensemble pourra donner naissance à une exposition et à un livre. Chaque récit décrira un moment de vie, l'histoire d'une femme, et me permettra de poser la question du narrateur et du personnage, de leur statut dans le Japon contemporain. Comment écrire, aujourd'hui, une histoire ? De quel point de vue ? « Qui » vit une histoire ?
Les héros du Japon ancien aiment et meurent dans leur carapace de soie et d'acier.h À travers mon travail d'écriture et grâce à mon séjour sur place, j'aimerais découvrir ce qui demeure aujourd'hui de cet ancien adage. Qui sont les nouveaux « héros » d'aujourd'hui et comment meurent-ils ?